L'histoire et le parcours du temps
lundi 27 juillet 2026
lundi 13 juillet 2026
L'Eglise et la Couronne : Comment le catholicisme a redessiné le destin du Rwanda ancien
D'abord alliée indéfectible de la Couronne tutsie, l'Eglise catholique est devenue, en l'espace de quelques décennies, le principal artisan de sa chute. Des intrigues coloniales de Monseigneur Classe à l'explosion sociale de 1959, découvrez comment la Croix a redessiné la carte politique et identitaire du Rwanda ancien.
Dans ses correspondances privées, Mgr Classe résume sans détour cette doctrine : « Si nous voulons être maîtres de la situation, la conquête de la jeunesse de la classe dirigeante est la condition sine qua non ». Pour séduire la cour, les Pères Blancs se rendent indispensables. Ils offrent au pouvoir royal des alliances stratégiques et un soutien logistique pour mater les rébellions locales qui secouent le Nord du pays. En parallèle, les missionnaires fondent des écoles d'élite, dont le prestigieux Groupe scolaire de Butare. L'accès à ces institutions est délibérément réservé aux fils de chefs tutsis. Ce monopole scolaire permet à l'Église de formater idéologiquement la future administration du pays, liant indéfectiblement l'ascension sociale à la conversion catholique.
2. Le choc de 1931 : L'Église détrône la Couronne
La coexistence pacifique entre la Couronne et la Croix ne tarde pas à révéler ses failles. Le refus obstined du roi Musinga de se faire baptiser ; un acte qui l'aurait contraint à abandonner la polygamie rituelle et ses prérogatives sacrées, devient intolérable pour l'autorité coloniale belge et l'épiscopat.
En coulisses, Mgr Classe pousse activement pour sa destitution, écrivant dès 1928 au gouverneur colonial que « la présence de Musinga sur le trône est le plus grand obstacle au progrès du pays, tant pour l’administration que pour la religion ». Le point de rupture est atteint en novembre 1931 : le roi est destitué et condamné à l'exil.
Pour le remplacer, l'Église impose son propre
candidat, un jeune prince instruit chez les missionnaires : Mutara III
Rudahigwa. Ce changement dynastique marque la soumission définitive du pouvoir
temporel traditionnel au pouvoir spirituel chrétien. Le Rwanda bascule alors
pleinement dans l'ère de la monarchie chrétienne. Le point culminant de cette
vassalisation survient en 1946 à Nyanza, lorsque le roi Rudahigwa consacre
solennellement l'ensemble de son royaume au « Christ-Roi », proclamant
publiquement : « Seigneur Jésus, je vous soumets aujourd’hui mon pays et tout
mon peuple ». Le processus de fusion entre l'identité nationale rwandaise et le
catholicisme est alors total.
3. La rigidification et la politisation des
identités
L'influence de l'Eglise ne s'est pas limitée aux
intrigues de palais ; elle a profondément altéré le tissu social rwandais à
travers la théorisation des identités. Fortement influencés par les courants
anthropologiques européens, les Pères Blancs propagent « l'hypothèse hamitique
». Mgr Classe lui-même écrit noir sur blanc dans ses rapports que les Tutsis
sont « des dirigeants nés, ayant le sens du commandement », tandis que les
Hutus sont décrits comme des cultivateurs laborieux mais passifs.
Cette distinction, autrefois fluide et largement
basée sur des critères socio-économiques et pastoraux, devient rigide et
immuable sous la plume des clercs. En contrôlant l'appareil éducatif, l'Église
institutionnalise ces préjugés. En 1930, Mgr Classe avertit le Résident belge
du Rwanda : « Si nous commettons l’erreur de nommer des chefs hutus, nous
courons au désastre, car les Tutsis ne leur obéiront jamais ». Les manuels
scolaires légitiment ainsi la supériorité d'une minorité, excluant de fait la
majorité hutu des sphères de pouvoir et posant les jalons des fractures
politiques modernes.
4. Le grand retournement des années 1950
Après la Seconde Guerre mondiale, les fondations
de l'édifice colonial vacillent et l'Église opère un revirement à 180 degrés.
Une nouvelle génération de prêtres arrive d'Europe. Marqués par le syndicalisme
chrétien, ces ecclésiastiques portent un regard critique sur la misère du
peuple.
En parallèle, l'élite aristocratique tutsie,
portée par le roi Rudahigwa, commence à revendiquer l'indépendance immédiate du
pays, menaçant directement la tutelle coloniale et l'autorité ecclésiastique.
Sous l'impulsion de Monseigneur André Perraudin,
nommé évêque de Kabgayi, l'Eglise decides de changer de camp. Le coup de
tonnerre survient le 11 février 1959 lors de son célèbre Mandement de Carême.
Brisant un tabou de cinquante ans, Mgr Perraudin y
dénonce publiquement la situation politique : « Dans notre Ruanda, les
privilèges, les richesses et le pouvoir politique sont en proportion
considérable entre les mains d'une seule race ».
L'appareil ecclésiastique offre dès lors son
infrastructure aux intellectuels hutus. Le journal catholique Kinyamateka
devient la tribune de la contestation sociale. En légitimant moralement la
révolution de 1959, l'Eglise valide le renversement d'une monarchie qu'elle
avait elle-même consolidée, scellant le destin du Rwanda moderne.
Le double héritage de la Croix
En l'espace de six décennies, l'Eglise catholique
aura été tour à tour l'architecte, le pilier, puis le fossoyeur de la Couronne
rwandaise. Loin de s'être cantonnés à une simple mission d'évangélisation
spirituelle, les Pères Blancs et leurs successeurs ont agi comme de véritables
ingénieurs sociaux et politiques. En liant d'abord le baptême à l'exercice du
pouvoir, puis en figeant les identités rwandaises à travers le prisme de
l'idéologie hamitique, l'institution ecclésiale a profondément fracturé les
équilibres séculaires du royaume.
Le grand retournement des années 1950 reste l'un des paradoxes les plus marquants de cette histoire coloniale. En choisissant de soutenir la révolution hutu de 1959 au nom de la justice sociale, l'Eglise a abattu la monarchie sacrée qu'elle avait elle-même convertie et consolidée. Ce faisant, elle a non seulement redessiné le destin du Rwanda ancien, mais elle a aussi involontairement semé les graines des tragédies politiques qui allaient secouer le Rwanda moderne. La Couronne a disparu, mais l'empreinte de l'Église, elle, est restée gravée de manière indélébile dans la trajectoire historique de la nation.
📚 Bibliographie
- Chrétien, Jean-Pierre (2003). L'Afrique des Grands Lacs : Deux mille ans d'histoire. Aubier.
- Des Forges, Alison (2011). Defeat Is the Only Bad News: Rwanda under Musiinga, 1896–1931. University of Wisconsin Press.
- Linden, Ian (1999). Christianisme et pouvoirs au Rwanda (1900-1990). Éditions Karthala.
- Perraudin, André (2003). Un évêque au Rwanda : "Par-dessus tout la charité". Témoignage. Éditions Saint-Augustin.
- Reyntjens, Filip (1985). Pouvoir et droit au Rwanda : Droit public et évolution politique (1916-1962). Musée royal de l'Afrique central
Rwanda Ancien : L’Ordre et le Pouvoir
Le Rwanda est aujourd'hui surnommé le Pays des Mille Collines, mais son royaume n'en comptait que quelques-unes à l'origine.
De la figure mythique du fondateur Gihanga aux conquêtes fulgurantes du roi Rwabugiri, le Rwanda précolonial s'est imposé comme une véritable puissance régionale. Conquêtes militaires, alliances stratégiques et dynamiques humaines, l'expansion du Rwanda ancien repose sur une stratégie militaire et humaine complexe qui a profondément transformé l'histoire et l'identité régionales.
Les Origines : Le Berceau de Gasabo et le Mythe de Gihanga
Pour comprendre la grandeur du Rwanda ancien, il faut remonter aux alentours du XIVe et XVe siècles dans la région de Gasabo, près de l'actuelle ville de Kigali. A cette époque, le Rwanda était un micro-Etat entouré de puissants royaumes rivaux comme le Gisaka, le Bugesera et le Ndorwa.
Dans la tradition orale, l'existence de l'Etat est indissociable de la figure légendaire de Gihanga I Ngomijana, célébré comme le premier Mwami et le bâtisseur de la nation. La tradition lui attribue l'unification des clans, l'introduction du tambour royal Kalinga et la création du code ésotérique Ubwiru.
Au-delà de la légende de Gihanga, les historiens s'accordent sur le fait que ce petit royaume a développé très tôt une organisation politique centralisée. Contrairement à ses voisins, le pouvoir du roi s'appuie sur une hiérarchie stricte et une alliance forte entre les clans, devenant ainsi l'arme secrète du pays.
Les Rois Bâtisseurs : Les Grandes Figures de la Conquête
Si le Rwanda ancien a réussi à repousser ses frontières, c'est en grande partie grâce à la vision et à la poigne de souverains d’exception. Deux Abami se détachent particulièrement dans la mémoire collective pour avoir transformé la carte de la région.
Le XVIe siècle s'ouvre sur une crise majeure avec l'invasion du pays par le puissant royaume du Bunyoro. C’est dans ce contexte de chaos qu'émerge le roi Ruganzu II Ndoli, qui chasse les envahisseurs et pacifie immédiatement les frontières. Il annexe plusieurs petits royaumes indépendants dans les régions montagneuses proches de l'actuel lac Kivu.
A la fin du XIXe siècle, le roi Kigeri IV Rwabugiri transforme le royaume en un véritable empire juste avant la colonisation européenne. Rwabugiri passe la quasi-totalité de son règne sur les champs de bataille à mener des campagnes militaires incessantes.
Il intègre définitivement les derniers royaumes autonomes de l'Ouest et du Nord du Rwanda actuel. Ses armées traversent le lac Kivu et mènent des incursions profondes dans l'Est de l'actuelle République Démocratique du Congo, utilisant massivement des armes à feu.
L’Administration du Territoire : Le Secret de la Stabilité
Conquérir un territoire par les armes est une chose, le maintenir sous contrôle en est une autre. La véritable force du Rwanda ancien résidait dans sa capacité à intégrer rapidement les régions annexées grâce à un système administratif unique.
Pour éviter qu'un chef local ne devienne trop puissant, le Mwami divise l'autorité de chaque district entre trois chefs nommés directement. Le Chef de Sol gère les terres agricoles, le Chef de Cheptel supervise les pâturages et le Chef d’Armée recrute les jeunes guerriers.
Ce triple contrôle garantit qu'aucune faction ne peut monopoliser le pouvoir au niveau local. Les trois dirigeants doivent constamment collaborer tout en se surveillant mutuelle
ment pour le compte du roi.
Le Rwanda précolonial privilégie également une assimilation culturelle en intégrant les nouvelles populations dans un système de clans transversal. De plus, la cour royale se déplace constamment à travers le pays pour réaffirmer l'autorité directe du souverain sur les nouvelles provinces.
Des souverains visionnaires ont dessiné au fil des conquêtes les contours d'un Etat hautement centralisé et culturellement unifié. C’est précisément cette structure solide qui a permis au pays de traverser les bouleversements de la colonisation en conservant ses frontières quasi intactes.
vendredi 10 juillet 2026
L’économie du troc dans le Rwanda ancien
Avant l’introduction de la
monnaie coloniale, le Rwanda précolonial reposait sur une économie de troc
hautement structurée par son relief et son climat. Guidés par le rythme des
saisons et les microclimats des mille collines, les éleveurs, les agriculteurs
et les artisans échangeaient leurs surplus pour assurer la subsistance
collective. Ce système traditionnel s'appuyait sur des étalons de valeur
concrets, comme la vache ou la houe, indispensables pour réguler le commerce et
sceller les liens sociaux.
Ce système d'échange
traditionnel, se caractérisait par des dynamiques bien précises :la
complémentarité régionale. Les échanges s'articulaient principalement autour de
marchés périodiques ou saisonniers. L'économie reflétait une forte
complémentarité entre les différents modes de vie et régions.
I. Les
dynamiques de l'échange : la complémentarité régionale
L'économie de troc au Rwanda
s'articulait autour d'une complémentarité géographique et écologique
stricte entre les régions, exploitée lors de marchés périodiques et de
mouvements saisonniers. Les variations d'altitude, de climat et de sols influençaient
les spécialisations dans les echanges. Le troc obéissait avant tout aux lois du
climat et au rythme implacable des saisons. L'alternance des périodes de pluies
et de sécheresse, combinée aux microclimats des "mille collines",
dictait le calendrier des récoltes et créait des pénuries ou des surplus
temporaires selon les régions. L'échange traditionnel devenait alors un
mécanisme de régulation de la vie, orchestrant ainsi la circulation des denrées
pour compenser les irregularités du temps et assurer la subsistance continue
des populations
1. La complémentarité entre
éleveurs et agriculteurs
La complémentarité entre éleveurs
et agriculteurs constituait la véritable colonne vertébrale d'un troc de
subsistance, né de la symbiose entre les produits de la terre et ceux du
bétail. Les agriculteurs des collines offraient les calories végétales indispensables
à la survie telles que le sorgho, les haricots et la bière de banane ;
tandis que les éleveurs des plaines apportaient de précieuses protéines
animales sous forme de lait, de viande séchée et de beurre clarifié.
Cet échange quotidien de denrées
ne se limitait pas à un simple commerce de compensation ; il s'intensifiait au
rythme des saisons, permettant notamment aux cultivateurs de surmonter les
périodes de soudure de la saison sèche grâce aux produits laitiers des
éleveurs.
Au-delà de l'alimentation, cette
interdépendance économique s'enracinait profondément dans la gestion écologique
et sociale du Pays des mille collines. Un troc invisible mais capital s'opérait
directement sur les versants : les agriculteurs ouvraient leurs champs après
les récoltes pour le pâturage des troupeaux, recevant en retour le précieux
fumier bovin indispensable à la fertilisation des sols acides.
Dans cette économie sans pièces
ni billets, le grand bétail s'imposait comme la monnaie suprême, troqué lors
des transactions majeures pour acquérir des terres fertiles ou sceller des
alliances matrimoniales. Ce système de troc agro-pastoral dépassait ainsi la
simple logique marchande pour devenir le ciment de la cohésion sociale et de la
sécurité alimentaire du pays.
2. La spécialisation régionale et
le relief
Le relief accidenté du Rwanda
créait de véritables microclimats et des zones de production uniques qui
s'échangeaient leurs surplus. La topographie unique du Rwanda, caractérisée par
une multitude de collines et de vallées escarpées, fragmentait le territoire en
une infinité de microclimats aux propriétés thermiques et hydriques très
contrastées. D'un versant à l'autre ou selon l'exposition au soleil et aux
vents, les conditions de température et de pluviosité variaient radicalement
sur de très courtes distances. Ce morcellement géographique a donné naissance à
des zones de production ultra-spécifiques, où la nature et la fertilité des
sols (qu'ils soient volcaniques au nord ou argileux dans les fonds de vallées)
dictaient une spécialisation agricole forcée pour chaque communauté
villageoise.
Cette compartimentation du
paysage rendait l'autarcie impossible et transformait le troc en une nécessité
vitale pour la survie des populations. Les habitants des hauts sommets de la
crête Congo-Nil, favorisés par un climat frais et humide propice à la culture
des pois et des tubercules de montagne, descendaient sur les collines plus
chaudes du centre pour y échanger leurs surplus. Ils y trouvaient les récoltes
abondantes de bananes, de haricots et de patates douces qui ne pouvaient mûrir
sur leurs hauteurs. Ce troc de proximité, orchestré par les microclimats,
permettait ainsi de lisser les disettes locales et d'assurer une sécurité
alimentaire collective en faisant circuler les richesses de chaque colline.
3. Le rôle des marchés
périodiques et des saisons
Les transactions ne se faisaient
pas au hasard, mais suivaient un calendrier précis : les transactions au Rwanda
suivaient un calendrier rigoureux dicté par le rythme des saisons agricoles et
l'organisation cyclique des marchés traditionnels.
Le troc s’intensifiait lors des
périodes de récoltes de la grande saison des pluies, moment où l'abondance de
sorgho et de bière de banane permettait d'importants échanges contre le bétail,
tandis que la saison sèche imposait un calendrier de crise où le lait des
éleveurs compensait la pénurie de grains des agriculteurs.
Cette periode était marqué par un
calendrier social hebdomadaire fixe : chaque colline ou région tenait son
marché à un jour précis de la semaine, créant un réseau temporel prévisible qui
permettait aux populations de planifier leurs déplacements à travers le relief
et de garantir la fraîcheur des produits. Les pasteurs échangeaient les
produits de l'élevage comme le beurre ou la viande, contre les récoltes des
agriculteurs (bananes, haricots, sorgho, pois). Les forgerons quant a eux, échangeaient
des outils en fer indispensables comme les houes, les haches ou les lances
contre de la nourriture ou du bétail. Les potiers troquaient leurs récipients
en argile.
Dans le Rwanda ancien,
l'économie de troc reposait sur une complémentarité stricte entre les éleveurs
et les agriculteurs, dictée par des besoins de subsistance mutuels et des codes
culturels précis. Les transactions ne se faisaient pas sur de grands marchés
monétaires, mais via des circuits locaux de voisinage ou de colline à
colline.
II. Les
étalons de valeur
Un étalon de valeur n'était pas
une monnaie en papier ou en pièces de métal, mais une marchandise concrète que
tout le monde acceptait et qui servait de référence pour fixer le
"prix" de toutes les autres choses.
Dans le Rwanda ancien, l'économie
de troc reposait sur des étalons de valeur réels et concrets. Ce sont des objets
ou animaux qui servaient de référence pour évaluer la valeur des marchandises,
pour stocker la richesse et régler les transactions de grandes importances.
Comme il n'y avait pas de monnaie
universelle, la société utilisait ces objets ou ces animaux repères pour
mesurer la richesse, faire du troc à grande échelle et régler les dettes.
On peut diviser ces étalons en
trois grandes catégories selon l'importance de la transaction
Les transactions majeures
touchant au domaine politique, foncier ou matrimonial se mesuraient
exclusivement à l'aune de la vache, l'étalon de valeur suprême et absolu de la
société. C’est en nombre de têtes de bétail que l’on évaluait la richesse d'un
lignage, les droits d'exploitation des collines fertiles, les dots de mariage ou
encore les compensations judiciaires imposées par la cour royale du Mwami.
Pour les échanges d’importance
intermédiaire, n’exigeant pas la valeur d’un grand bovidé, la société recourait
au petit bétail, principalement la chèvre et le mouton. Ces animaux servaient
de pivot de conversion indispensable dans le troc à moyenne échelle. Plus
faciles à céder et à diviser qu'une vache, les caprins et les ovins
permettaient d'acquérir des biens de consommation durable, des vêtements en
écorce battue ou de larges stocks de nourriture pour l'année, offrant ainsi une
unité de compte accessible à une plus grande partie de la population.
Enfin, les transactions courantes
de la vie quotidienne et de l'économie de marché reposaient sur un étalon
utilitaire universel : la houe en fer. Fabriqué par les maîtres forgerons, cet
outil indispensable à la survie agricole sur les collines escarpées s'est
imposé comme une véritable quasi-monnaie. Standardisée, solide et recherchée
par chaque famille de cultivateurs, la houe servait de référence de prix sur
les marchés locaux, permettant d'évaluer et de troquer avec précision les
paniers de denrées périssables comme le sorgho, les haricots ou la bière de
banane.
En définitive, l’économie de troc
du Rwanda ancien démontre qu'en l'absence de monnaie fiduciaire, la survie et
la cohésion sociale dépendaient d’une orchestration parfaite entre l'homme et
son environnement. Ce système ingénieux, loin d'être archaïque, a su
transformer les contraintes du relief et des saisons en forces économiques
grâce à une complémentarité rigoureuse des terroirs et à des étalons de valeur
stables. L'arrivée de la monnaie coloniale au XXe siècle marquera la fin de
cette régulation traditionnelle, bouleversant à jamais les fondements de cette
solidarité interrégionale et de l'organisation socio-économique du Pays des
mille collines.
mardi 7 juillet 2026
L'histoire secrète du Franc Rwandais : Comment une monnaie a reconstruit un pays
L’histoire d’un
pays se lit à travers l’évolution de sa monnaie car il est le premier média de sa
masse. La monnaie a fonctionné avant l’invention
de l’imprimerie et circulait aussi rapidement et allait plus possible entre
les mains de la population. C’est avant tout un outil de communication
politique unique avec des messages bien précis.
La reconstruction d'un pays repose sur plusieurs piliers fondamentaux, sur des éléments qui transforment l'économie, qui renforcent la société et qui stabilisent l'Etat sur le long terme. Parmi ces éléments on note aussi l'évolution de la monnaie.
L’évolution de la monnaie au Rwanda reflète concrètement les grandes transitions politiques du pays, évoluant du troc traditionnel à l'affirmation d'une souveraineté économique moderne incarnée par le franc rwandais (Frw).
Au Rwanda, l’évolution des moyens d’échange raconte une histoire fascinante et transparente de traditions, de colonisation et de souveraineté retrouvée. Regardons ensemble comment le pays est passé du troc traditionnel au franc rwandais moderne, et comment ce dernier est devenu un outil stratégique de sa reconstruction.
L’époque précoloniale : Quand la vache était le symbole absolu du pouvoir et de la richesse au Rwanda
Avant l’arrivée
des Européens à la fin du XIXe siècle, le concept de billets ou de pièces de
monnaie n’existait pas au Rwanda. La société reposait sur une économie de troc bien structurée :
Le troc direct :
Les habitants échangeaient directement entre eux des marchandises et des denrées
alimentaires selon leurs besoins.
Les cauris et les
perles : Ces petits coquillages servaient de monnaie d'échange secondaire pour
les petites transactions occasionnelles.
Le bétail (la
vache) : C'était la réserve de valeur ultime. elle était le symbole absolu de richesse. La vache servait aux transactions sociales majeures en particulier comme la dot au moment de marriage ou le scellement
d'alliances entre les gens.
La période coloniale : Les vagues de devises
étrangères
L'introduction de
la monnaie fiduciaire coïncide avec l'arrivée des puissances coloniales. Le
paysage monétaire rwandais va devoir changer plusieurs fois de visage :
La roupie
est-africaine allemande
Sous l'occupation
de l'Afrique orientale allemande, cette monnaie a été introduite pour intégrer la
région de l'Afrique de l'Est dans l'économie coloniale globale.
Le franc
congolais (1916)
Après la Première
Guerre mondiale, la Belgique prend la tutelle du territoire (Ruanda-Urundi)
et remplace la roupie par le franc du Congo belge.
Le franc du
Ruanda-Urundi (1960)
A l'approche des
indépendances, une monnaie commune est créée spécifiquement pour l'entité
administrative regroupant le Rwanda et le Burundi.
1964 : La naissance du Franc Rwandais
Le Rwanda a accédé à l'indépendance en 1962. Cependant, le 24 avril 1964 les rwandais ont vu
naître la monnaie nationale : le franc rwandais (Frw); et la banque nationale a été
ensuite créé pour gérer cette transition majeure. Sa mission est
d'émettre et de réguler cette nouvelle devise. Les premières séries de billets
et de pièces mettent fièrement en valeur la faune locale et les grands symboles
de la culture rwandaise.
L’après-génocide : Une monnaie au cœur de la
reconstruction
L'histoire monétaire récente du Rwanda est intimement liée à sa reconstruction politique et sociale après le génocide des Tutsis en 1994.
A la création du franc rwandais en 1964 comme outil d'affirmation souveraine aprés l'indépendance, la monnaie a toujours servi de levier de pouvoir. Cette implication est devenue vitale en 1995 où le nouveau gouvernement a changé brusquement les billets de banques pour limiter l'son utilisation frauduleuse à lextérieur du pays.
Modernisation de la monnaie au XXIe siècle
Aujourd'hui, la politique monétaire de la banque nationale du Rwanda est marquée par un resserrement stricte contre une envolée soudaine de l'infaltion. Les billets sont régulièrement renouvelés avec des technologies de haute sécurité pour lutter contre la contrefaçon, accompagnant le Rwanda vers l'ambition de Kigali de devenir le point de passage privilegié pour structurer, domicilier et déployer les capitaux et les investissemnts à travers tout le continent africain.
L'histoire du franc rwandais montre à quel point la monnaie est liée à l'identité et à la résilience d'un peuple. De la valeur sacrée de la vache aux billets ultra-sécurisés d'aujourd'hui, le Rwanda a su façonner son autonomie financière.
Et vous, qu'en pensez-vous ?
Connaissiez-vous l'épisode du changement secret des billets en 1995 ?
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